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Leadership au temps du distanciel

Carrières

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01/07/2020

Depuis trois mois nos référentiels de leadership sont bouleversés. Qui aurait imaginé que non seulement le travail à distance prenne une telle place mais qu’il fonctionne également si bien. Que la plupart des salariés trouvent leur place avec plus de liberté, d’autonomie, une meilleure gestion des temps morts, un plus grand équilibre entre vies professionnelles et privées. Un hymne au 100 % distanciel comme distance et délitement ? Pas si sûr… Car, dans cette expérience, tout montre qu’au service de ces équipes qui ont continué à être efficaces, de ces collaborateurs qui ont continué à trouver du sens à leur travail, leurs dirigeants et leurs managers ont pratiqué deux qualités essentielles du leadership : l’incarnation et le renouvellement. Avec la créativité et le courage d’en renouveler les mises en pratiques. Pour que chacun puisse trouver ses marques dans ces nouveaux modes de leadership, les sources d’inspiration sont capitales. En voici, tirées de l’activité tellement incarnée et agile du monde de l’orchestre et du chef d’orchestre. Bien loin du modèle d’autoritarisme descendant avec lequel on le confond parfois, le chef d’orchestre ne trouve sa légitimité que dans la relation : vision certes, mais aussi partage, capacité d’inspiration, co-création, adaptation aux circonstances du concert pour que les musiciens soient en mesure de donner individuellement et collectivement le meilleur d’eux-mêmes. 

Lors d’un concert du Nouvel An, Daniel Barenboïm fait une démonstration de Leadership lumineuse, immédiate, généreuse. A la portée de tous ? En tout cas une inspiration pour chacun d’entre nous avec nos équipes ! 

Tous les exemples sont tirés d’une vidéo que vous trouvez sur internet :

  • Avec le lien suivant : shorturl.at/cuBCI
  • Ou en tapant les mots clés suivants : Youtube Vienna Philharmonic New Year's Concert 2014 Full HD 1

 

Une impulsion forte au début du concert : tout se joue en quelques minutes !

  • Premier enjeu : comment lancer le projet ? Débuter un concert n’est jamais aisé. Surtout devant un milliard de téléspectateurs ! D’autant que les concerts du Nouvel An sont des exercices particuliers : l’Orchestre Philharmonique de Vienne pourrait jouer la plupart des pièces sans chef, ses musiciens virtuoses sont réputés pour « avoir horreur d’être dirigés ». De fait beaucoup de ces concerts tournent à la démonstration grand spectacle. Ce qui fait le prix des éditions vintage. Ce concert de Barenboïm se classe d’emblée parmi les grands crus.

 

  • Dans le Quadrille La Belle Hélène (02’25 sur la vidéo en référence) qui ouvre le concert, nous sentons que le démarrage clair et assuré crée la confiance avec une qualité de jeu immédiate. Les premières sollicitations de Daniel Barenboïm sont dans la recherche de finesse et de l’écoute entre musiciens. (02’36 / 04’26 / 06’16). Puis il leur demande de se donner à fond, avec un engagement personnel extrême, en les prenant presque à contre-pied, dès la fin de cette pièce. (06’58). Exercice recommencé et amplifié dès le second morceau Friedenspalm : sur le métier, 100 fois remettre son ouvrage.

 

Calme, concentration, inspiration 

  • Extraordinaires, les 22 secondes de silence qui précèdent la Marche Égyptienne. (19’20). Le chef d'orchestre doit entretenir un focus, placer les musiciens dans un état de concentration à la hauteur de l'événement, montrer calmement une voie inspirante. Quelle leçon de constater que ces basiques du métier sont toujours la clé de départ, même auprès d’un orchestre aussi sûr de lui que les Wiener Philharmoniker.

 

Oser jouer pour tenir la durée !

  • Deuxième enjeu : comment entretenir la motivation de tous pour maintenir l’excellence d’interprétation ? Dans l’Ouverture du Waldmeister au milieu du concert (1’02’00 à 1’12’45), soyez attentifs au plaisir que suscitent chez les musiciens de multiples invitations à aller plus loin, à faire de la musique ensemble. Mentions spéciales au flûtiste solo, au violoniste en gros-plan, aux contrebassistes ! Au cours de cette conduite de projet que représente un concert, Daniel Barenboïm sait jouer d’une qualité essentielle pour entretenir la flamme tout au long de ces deux heures : la versatilité. Être toujours actif mais de façons différentes, changer constamment de registre pour solliciter les musiciens. Les mettre en face de leur responsabilité : jouer, mettre au grand jour leurs talents et leurs savoir-faire au service du projet commun. La réussite d’un chef d'orchestre est aussi de savoir exprimer : « J'ai besoin de votre expérience, de vos compétences, de votre inspiration ».
  • Remarquez aussi la répétition des invitations à la finesse, à la détente. A s’écouter. Le rôle du chef d'orchestre est certes de conduire un discours solide, mais aussi de construire une grande arche, afin que les musiciens y trouvent un espace d'assurance comme de liberté. Ils ont besoin d’être complètement détendus, de « laisser jouer » comme si tout se faisait tout seul, presque sans pression, pour donner le meilleur d’eux-mêmes. Car il arrive un moment où se focaliser sur la difficulté technique ou l’enjeu de la situation devient contre-productif. C’est au chef d’orchestre d’absorber la pression. Quelle présence, quelle séduction, quel naturel dans la direction de Daniel Barenboïm ! Et pourtant dans ces moments, on en ressent soi-même tellement de pression. L’expression de la reconnaissance


Puis laissez-vous porter jusqu'au clou du concert, Le Beau Danube Bleu, en profitant des vœux traditionnels de l'Orchestre Philharmonique de Vienne (2’14’15)

  • Dernier enjeu : comment conclure le projet dans la reconnaissance commune de sa réussite ? Daniel Barenboïm fait un usage incroyable du bis : La Marche de Radetzky (2’26’09). Les musiciens n’ont pas besoin d’être dirigés pour jouer cette musique qu’ils ont dans le sang ? Il les prend au mot et les laisse jouer seuls une fois le départ donné. Pour saluer individuellement chacun des musiciens sur scène. Surprise initiale des instrumentistes habitués « à faire leur métier » et voir le chef concentrer sur lui la ferveur du public. Puis sourires d’amusement, un peu de séduction, du bonheur, de la fierté, un peu de folie, complicité entre pairs, gratitude réciproque. Sentiment d’avoir transcendé ce succès annoncé – « le concert de Nouvel An en direct de Vienne » - en une aventure collective exceptionnelle à laquelle chacun a pris activement sa part.

 

  • Tout ceci n’est-il pas que du spectacle ? Non, car c’est sincère et mérité. Des musiciens tels que ceux de l’Orchestre Philharmonique de Vienne en ont-ils vraiment besoin ? Oui autant que tout membre d’équipe quand c’est sincère et mérité. La reconnaissance est aussi un objectif dans la conduite de projet. Certes tout responsable a envie et besoin d’entendre mercis et bravos. Mais entre maîtrise de soi et générosité, quelle grandeur chez cet artiste au fait de sa carrière et mondialement reconnu, d’avoir toujours conscience de ses responsabilités comme de garder le sens du projet collectif. Quel rayonnement humain de savoir mettre en évidence, au-delà des coutumes, ce qui s’est passé d’unique au sein de ce projet d'équipe.


Un Leadership pour demain ?

Peut-être, en tout cas je l’espère, avez-vous ressenti au cours de ce concert la force de ce que nous vivons en ce moment : se retrouver, en direct, en toute simplicité. Quelle joie ! Et si les enjeux complexes pouvaient aussi avoir des ressorts abordables et humains ? 

Pour prolonger l’inspiration, je vous propose quatre extraits de concerts, de représentations ou de répétitions avec des jeunes chefs d’orchestre, femmes et hommes, de notre époque : la preuve, si besoin en était, que de grandes et belles choses nous attendent !

  • Ariane Mathiak ou l’évidence : l’assurance nécessaire pour créer la confiance, la capacité d’inspiration, l’attention au détail et le sens de ses propres responsabilités, la confiance dans le jeu des musiciens, la rondeur, le sourire…  (shorturl.at/dLQ05 ou mot clés : Youtube Mathiak Puccini extract 1)
  • Klaus Mäkelä ou la valeur n’attend parfois pas le nombre des années : à 24 ans, il va devenir le directeur musical de l’orchestre de Paris ! Une allure vive pour entrer en scène, un air de Yves Saint-Laurent – tout le génie que nous lui souhaitons et le plaisir à venir que nous nous souhaitons -un geste simplement et incroyablement sûr : Confiance. Rien de surjoué pourtant : la rondeur et le sourire sont aussi efficaces au masculin qu’au féminin ! Pour ceux qui le peuvent, précipitez-vous au premier concert dé-confiné de la Philharmonie de Paris le 9 juillet prochain. (shorturl.at/klW35 ou mots clés : youtube makela oslo beethoven )
  • Barbara Hannigan ou la prise de risque féconde : Une chanteuse qui dirige un orchestre tout en chantant : peut-être, sans doute, seule une femme pouvait oser. Loin d’un exercice de pouvoir débordant, la performance de Barbara Hannigan au service de l’œuvre stimule les musiciens entre partage de prise de risque et grande assurance sur les passages obligés. Pierre Boulez le disait : « La virtuosité, c’est le plaisir de se mettre en danger. » (shorturl.at/kIMZ4 ou mots clés : youtube Hannigan Gothenburg Mozart)

 

Gustavo Dudamel ou la passion généreuse : C’est le Wunderkind de la direction d’orchestre, nommé à la tête l’orchestre de Los Angeles dès 27 ans, déjà un des plus grands chefs de notre époque. Son engagement si généreux à communiquer sa vision repose aussi sur sa préparation incroyable des partitions et son adaptation aux possibilités des orchestres avec lesquels il fait de la musique, vieux briscards expérimentés au risque de la routine, ou jeunes musiciens pleins de fougue mais en besoin d’un cadre d’assurance. (shorturl.at/jmNR7 ou mots clés : youtube Dudamel Mambo)

 

Je trouve tous ces extraits inspirants, enthousiasmants, ô combien humains. Peut-être les trouvez-vous également impressionnants. Laissez-moi partager avec vous une conviction profonde : la musique n’appartient à personne mais à tous. Ce qui compte c’est notre engagement à donner le meilleur de nous-même pour la transmettre et à susciter chez les musiciens d’orchestre cette même nécessité. Ce qui vaut pour la musique vaut je pense aussi pour le leadership. Je conclue donc par une simple question : dans tout ceci, qu’est-ce qui vous a touché ; quelle est la chose la plus simple que vous auriez envie de mettre en œuvre avec vos équipes ?

 

Guy PERIER, (Sciences Po 79) est coach et chef d’orchestre après avoir été directeur marketing et RH chez L’Oréal. www.team-building-musique.com

 

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