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A tout prix

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31/01/2017

Une ancienne élève, Leïla Slimani (promo 04), vient d’être couronnée du Goncourt 2016 pour son livre Une chanson douce. L’occasion rêvée de se plonger dans le monde des prix littéraires. Jessica Nelson (promo 01), romancière et cofondatrice des éditions des Saints Pères, nous guide avec brio dans cet univers qu’elle connaît bien, pour avoir participé à la création du prix de la Closerie des Lilas.

C’est un rituel immuable de l’année littéraire, un temps fort dans le monde de l’édition, un paroxysme d’angoisse pour une poignée d’auteurs privilégiés (une quinzaine, parmi les 600 ou 700 qui composent la fameuse « rentrée littéraire ») figurant sur les premières listes : la saison des prix, ouverte en octobre par la remise de celui de l’Académie française [1] et clôturée par le prix Décembre [2] (qui comme son nom ne l’indique pas est désormais programmé en novembre !). Si quelques prix remis à d’autres moments comptent, et nous verrons lesquels, c’est bel et bien l’automne qui cristallise les passions, les rivalités, les enjeux de prestige et commerciaux. Il ne faut pas oublier que les fêtes de fin d’année sont l’occasion de glisser des livres soigneusement empaquetés sous le sapin… C’est peut-être la raison pour laquelle la proposition audacieuse de feu Claude Durand [3], qui consistait à avancer la rentrée littéraire à juin afin de bénéficier de l’effet « lecture sur la plage », ne fut jamais sérieusement envisagée…

Le Restaurant La Closerie des Lilas

Pourquoi est-il si important de figurer sur une première liste ? Parce que, si ce n’est pas déjà le cas, le livre attirera probablement sur lui l’attention des médias. Pourquoi est-il si formidable de remporter un prix ? Parce que, au-delà d’un gage de reconnaissance des pairs, c’est un moyen de booster les ventes – « passer la barre des cent mille », selon une expression désormais consacrée.

Mais l’effet prescripteur des prix littéraires d’automne est en baisse. La bannière rouge et blanche du Goncourt, du Renaudot, du Femina, du Médicis, de l’Académie française et de l’Interallié, n’est hélas plus le gage d’un best-seller. Faut-il invoquer l’érosion de la vente de livres dans l’Hexagone, comme d’ailleurs partout dans le monde ? La cote de confiance a-t-elle chuté en raison de connivences et stratégies supposées – on a longtemps surnommé le palmarès du Goncourt « Galligrasseuil », en référence aux trois éditeurs qui le recevaient, en alternance et de façon quasi-systématique ? Un prix en perte de popularité et de puissance se mettant à couronner un livre déjà gagnant, bon ou mauvais calcul pour son image ?

Tous ces facteurs jouent, mais il en est un autre dont on parle peu. L’inflation du nombre de prix (ils seraient plus de deux mille, en France) n’aurait-elle pas contribué à diluer l’identité, l’essence, la ligne éditoriale, des principales distinctions ? À tel point, par exemple, que le Médicis (obtenu en 1985 par Michel Braudeau [4] pour Naissance d’une passion au Seuil ou encore, en 2005, par Jean-Philippe Toussaint [5] pour Fuir chez Minuit) n’est plus l’assurance, comme ce fut le cas jadis, de faire découvrir au lecteur une littérature pointue et avant-gardiste. Censé couronner un écrivain débutant ou dont la notoriété est inférieure au talent, il fut attribué à des auteurs déjà installés. À tel point que le prix Interallié, remportés par cinq Alumni depuis 1975 (Jacques Duquesne, Patrick Poivre d’Arvor, Frédéric Beigbeder [6], Florian Zeller et Michel Schneider) n’est plus, comme jadis, une affaire de journalistes… À tel point que le Femina ne couronne plus forcément des femmes alors que proposer une alternative au Goncourt très « masculin » fut sa raison première d’exister.

Attention : il n’est nullement question ici de remettre en cause la qualité des œuvres primées ou la lecture des jurés. L’objectif est bel et bien d’évaluer si l’identité des prix est suffisamment claire pour le public... N’est-il pas devenu très difficile de la définir avec précision ? La littérature, c’est une affaire de subjectivité, de passion. Les raisons qui conduisent à la création d’un prix devraient-elles rendre immuables ses objectifs ? Je peux parler d’expérience, avec le prix de la Closerie des Lilas, belle récompense du printemps qui s’appuie sur un jury tournant pour garantir son indépendance. Dès le départ, en 2007, l’idée était de récompenser une littérature populaire mais de qualité, écrite par une femme. En toute liberté. Nous avons tâtonné pour établir notre identité et nos objectifs : d’Anne Wiazemsky, lauréate de notre première édition, à Julia Kerninon, en 2016, il y a plusieurs pas… Comment, notamment, établir la présélection ? Peut-on mélanger romancières connues et débutantes sur une liste ? Privilégier les inconnues ? Aider les méconnues ?

Erik Orsenna - Prix Goncourt 1998 / Florian Zeller - Prix Interallié 2004 / Leila Slimani - Prix Goncourt 2016

Quoi qu’il en soit, le prix Goncourt, remis en 1988 et 2016 à des Sciences Po (Erik Orsenna pour L'Exposition coloniale et Leïla Slimani pour Une chanson douce), avec un jury composé de familiers de notre école telle Françoise Chandernagor [7], demeure le plus prescripteur. Les premières distinctions culturelles et littéraires françaises sont certes antérieures à sa création (décidée en 1892, effective en 1903), mais c’est bel et bien ce prix qui, contrepied à l’Académie française qui refusait d’intégrer les romanciers dans ses rangs, lança la mode des prix littéraires au début du siècle dernier. Ceux qui furent créés par la suite, ceux-là même qui rythment l’automne littéraire, virent le jour pour se démarquer de leur auguste aîné, puis des uns et des autres… Le Renaudot fut créé en 1926, alors que l’on attendait les résultats du vote Goncourt. En 1930, l’Interallié, alors qu’on patientait pour connaître la décision du Femina [8], voit le jour. Et, en réaction aux prix de l’establishment, on a vu ces trente dernières années fleurir des prix qui, adossés à des médias, qui, reposant sur le vote du public, ont su créer leur place et imposer leurs identités : prix du Livre Inter, prix RTL Lire, prix des Maisons de la Presse, prix des Lectrices de ELLE

« Goncourt : Gens qui, “à tout prix”, voulaient laisser leur nom dans les Lettres » : avec toute l’admiration que l’on peut vouer à Jacques Prévert, n’était-il pas un peu vache en écrivant cette phrase ? Vouloir laisser son nom, est-ce un péché si grave ? Peut-on blâmer les frères Edmond et Jules de Goncourt d’avoir désiré graver leur signature dans la stèle de l’histoire de la littérature, en distinguant un auteur pour le mettre à l’abri du besoin, qu’il soit découverte ou consécration ? Dans un monde où la littérature semble perdre du poids, notamment au profit des écrans, les prix ne sont-ils pas fondamentaux, participant à un écosystème plus que fragile ? À moins de penser que littérature et commerce ne devraient pas faire bon ménage, la première étant par essence trop noble pour se soucier des chiffres. Primer la littérature, estimer sa valeur, lui donner un prix, ne serait-ce pas… la désacraliser, questionnent certains ?

Ces considérations n’empêchent heureusement pas les fervents, dont je fais partie, de poursuivre le chemin de la création des prix littéraires qui ont encore de beaux jours devant eux.

 

[1] Il est le prix où les Alumni sont les plus représentés depuis 1975 : Laurence Cossé, Jean-François Deniau, Louis Gardel, François Sureau et Patrick Rambaud.

[2] Remporté par Philippe Forest (promo 84, SP) en 2004 ou encore Jean-Philippe Toussaint (promo 78 Pol. Eco. Soc.) en 2009.

[3] P.-D.G. des éditions Fayard de 1980 à 2009.

[4] Promo 69, Pol. Et Soc.

[5] Promo 78, Pol. Eco. Soc.

[6] Cofondateur du prix de Flore, remis à Pierre Mérot (promo 1981, Pol. Eco. Soc.) en 2003 pour Mammifères chez Flammarion.

[7] Promo 65, SP

[8] Remporté par les Alumni Alexandre Jardin (promo 86, Eco. Fin.), Emmanuel Carrère (promo 79, SP), Eric Fottorino (promo 83, Pol. Sol.), ou encore Christophe Boltanski (promo 84, Pol. Eco. Soc.).

 

 

 

 

Critique littéraire, éditrice et écrivaine, Jessica Nelson a publié son premier roman en 2005 Mesdames, souriez (Fayard). Deux ans plus tard, elle participe au lancement d’un nouveau prix littéraire, le prix de la Closerie des Lilas, et devient membre permanente du jury. En 2012, elle se lance dans une nouvelle aventure en fondant avec Nicolas Tretiakow les éditions des Saints Pères, une maison d'édition de luxe qui propose la reproduction (séries limitées et numérotées) de manuscrits d’œuvres littéraires reconnues. Son dernier roman Debout sur mes paupières vient tout juste de paraître chez Belfond.

 

 

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